La communauté doit élire un nouveau grand chef ainsi que six chefs conseillers. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Charles Contant
Publié hier à 14 h 54 HAE
Après la destitution contestée du grand chef Victor Bonspille, des élections sont prévues pour le 2 août. Trois candidats se présentent pour le poste de grand chef. Le vainqueur aura du pain sur la planche, puisque la communauté est plus divisée que jamais.
Victor Akwirente Bonspille, le grand chef destitué par le conseil en mars, Serge Otsi Simon, ancien grand chef et actuel chef conseiller, ainsi que Brant Etienne, lui aussi chef conseiller, briguent ce mandat.
M. Bonspille n’a jamais reconnu la décision de la Commission d’éthique du Conseil mohawk de Kanesatake concernant sa destitution.
Les trois hommes sont bien conscients de la lourde tâche qui les attend : une guerre de clans a miné la presque totalité du mandat de M. Bonspille, qui a aussi été marqué par de multiples accusations et parfois des violences physiques entre les élus.

Serge Otsi Simon en serait à son 4e mandat en tant que grand chef s’il remportait ces élections. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Serge Otsi Simon n’en serait pas à son premier tour sur la chaise du grand chef. Il l’a déjà occupée à trois reprises. À la dernière élection, il a été élu comme chef conseiller.
Je me présente à la fois pour le poste de grand chef et celui de conseiller pour faire valoir un point : notre code électoral doit être amendé, explique-t-il au sujet de sa double candidature.
Toutefois, c’est avant tout le poste de grand chef qu’il convoite. De cette position, on peut mieux faire changer les choses, croit-il.
S’il remporte les deux sièges, il occupera la position de grand chef. C’est la personne qui arrivera en deuxième place derrière lui pour le poste de chef conseiller qui décrochera ce siège.
En entrevue, le grand chef sortant, Victor Bonspille, affirme avoir été plébiscité par les membres et les aînés de la communauté pour se présenter une nouvelle fois. Il souhaite lui aussi modifier le code électoral, mais ne s’est pas étendu davantage sur ce qu’il comptait changer.
Sans entrer dans les détails, c’est à la communauté de décider, note-t-il simplement.
De son côté, Brant Etienne a posé sa candidature, car il estime que face aux défis qui touchent la communauté, rien de concret n’a été fait.
J’ai essayé de faire mon maximum en tant que chef conseiller, mais il y a des limites. Je veux aller plus loin. Je ne peux pas rester à l’écart et continuer de laisser les choses aller comme elles vont, dit-il en entrevue.

Brant Etienne pense pouvoir faire plus pour sa communauté s’il est élu grand chef. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Les priorités des candidats tournent essentiellement autour de la sécurité publique et de la question environnementale.
Je veux qu’on améliore la sécurité de la communauté, mais aussi la diplomatie. Nous avons des problèmes avec certains marchands de cannabis. Nous devons négocier avec ces gens-là pour trouver une solution, croit Serge Otsi Simon qui rappelle que les Kanyenkehà:ka sont connus pour leurs talents de diplomates.
Un service de police à Kanesatake?
MM. Etienne et Simon souhaitent le retour d’un service de police à Kanesatake, chose qui n’existe plus depuis 2005. Déjà en 2020, Serge Otsi Simon, alors grand chef, entendait rétablir un corps policier.
Il n’avait pas réussi à concrétiser le projet. À l’époque, Espaces autochtones rapportaient qu’une partie de la communauté ne soutenait pas cette idée.
Comme en 2020, M. Simon plaide pour une police indépendante, qui ne serait pas formée d’officiers issus de la communauté elle-même. Pour éviter tous conflits d’intérêts, ils devront venir de nos communautés sœurs comme Akwesasne ou Tyendinaga, précise-t-il.
Je veux aussi rassurer les gens et leur rappeler que cette police ne sera pas là pour oppresser, mais pour protéger, ajoute-t-il, en rappelant que les gouvernements devront aussi soutenir cette idée pour qu’elle puisse voir le jour.

Contrairement à Kahnawà:ke, Kanesatake ne dispose pas de corps policier. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Brant Etienne s’attend à une nouvelle opposition de la part du même groupe qui a brûlé la maison du grand chef la dernière fois. En 2004, le grand chef de l’époque, James Gabriel, a vu sa maison partir en fumée à la suite d’un incendie volontaire. Les faits s’étaient déroulés alors qu’il venait de limoger le chef de police.
Je sais que ces gens ont encore du soutien, notamment des magasins de cannabis et du crime organisé. Mais je sais très bien que la majorité de la communauté est fatiguée. Ils en ont marre de la façon dont les choses se passent ici, assure M. Etienne.
Il sait que l’idée n’est pas populaire. Je me mets moi-même et ma famille en danger. Mais pour l’amour du ciel, si nous voulons vraiment qu’il y ait un changement positif et un avenir, nous devons rétablir une certaine forme de maintien de l’ordre, insiste-t-il.
Victor Bonspille est plus prudent sur la question et indique ne pas vouloir imposer de solution. Je suis d’accord de dire que nous devons faire quelque chose concernant la sécurité à Kanesatake, mais il faut que la communauté soit d’accord avec ce qui est proposé, dit-il.

Victor Bonspille brigue un nouveau mandat en tant que grand chef. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin
M. Bonspille souhaite toutefois travailler sur la réglementation des magasins de cannabis présents sur le territoire. Il assure que plusieurs entrepreneurs sont du même avis, et cela, afin d’éviter que les trouble-fêtes ne mettent la main sur ce marché.
Brant Etienne souhaite aussi s’attaquer au problème de pollution légué par le dépotoir illégal G&R dont le permis a été retiré par le gouvernement québécois, car il a été démontré que des matières dangereuses étaient déversées dans la nature.
Relations avec les gouvernements
Les relations entre les différents gouvernements sont aussi un sujet auquel les candidats comptent s’atteler. Serge Otsi Simon espère pouvoir obtenir l’appui de l’Assemblée des Premières Nations ainsi que de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador pour mettre la pression sur le gouvernement fédéral afin d’obtenir les moyens nécessaires [pour recréer un sentiment de sécurité] dans la communauté, dit-il.
Brant Etienne ajoute qu’il y a beaucoup de choses sur lesquelles nous ne sommes pas d’accord [avec les gouvernements fédéral et provincial], mais aussi des choses importantes sur lesquelles nous sommes d’accord. Mais je pense que la province [du Québec] sera le partenaire le plus difficile concernant le maintien de l’ordre.
Idéologiquement, elle n’est pas prête à nous céder le moindre contrôle. Le gouvernement fédéral devra intervenir, ajoute M. Etienne.

Le dépotoir de G&R a été une importante source de pollution dans le secteur. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
M. Bonspille, lui, pense qu’il faut travailler à recréer un lien de confiance entre Kanesatake et les gouvernements. Mais il prévient : la province veut implanter sa juridiction dans notre communauté, et les membres ne veulent pas de ça.
Ressouder la communauté
Quel que soit le gagnant, il devra s’attaquer aux clivages qui perdurent à Kanesatake. Je pense que l’un des principaux clivages est celui entre les personnes traditionnelles [plus attachées au mode de gouvernance de la maison longue, NDLR] et le reste de la communauté. Nous devons reconsidérer la manière dont nous nous gouvernons. Je crois sincèrement que le système électoral qui nous a été imposé est une partie importante du problème, explique Brant Etienne.
Il ajoute qu’il veut recréer et revigorer nos systèmes traditionnels de gouvernance basés sur les clans.
Son concurrent, Victor Bonspille, plaide pour la transparence et explique qu’il veut rester proche des membres. Ce sont eux qui décident la direction que nous devons prendre. C’est de cette manière que j’ai été élevé et c’est comme ça que notre peuple fonctionne. Tout est question de parler d’une seule voix et de trouver un terrain d’entente, dit-il encore.
Serge Otsi Simon va dans le même sens, insistant sur le fait que les gens devront s’entendre pour que des décisions soient prises pour le bien de la communauté. Le conseil doit avoir son soutien, ajoute-t-il.
En plus du nouveau grand chef, six autres chefs conseillers seront élus le 2 août.