
Depuis la fin du 17e siècle, des Autochtones de partout au Québec viennent honorer la grand-mère de Jésus à la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré, à la fin juillet. Le pèlerinage leur permet de prier leur sainte de prédilection, certes, mais surtout de se rassembler et de fêter ensemble les petits miracles de l’amitié et de la vie.
Publié hier à 4 h 00 HAE
« J’adore le football et, au football, les joueurs jouent ensemble pour compter des buts. C’est pareil chez nous. Et c’est pour cette raison que j’ai rejoint les Rédemptoristes. On joue en équipe pour compter des buts pour le Seigneur… »
Steve Morrissey, 55 ans, sort de l’immense réfectoire des Rédemptoristes à Sainte-Anne-de-Beaupré. Il fouille dans le frigo et fait des réserves. De l’eau, des yaourts, du fromage. De quoi tenir le coup pour son quart de travail qui commence dans quelques minutes. Une véritable épreuve sportive.

Le père, originaire de Kingston, en Ontario, est cordial et souriant. J’adore les bénédictions, me dit-il. « Je vais en faire presque 1000 cet après-midi! Oui, oui… c’est bien ça. C’était une grosse job pour saint Alphonse aussi! »
La congrégation des Rédemptoristes a été créée en 1732 par saint Alphonse de Liguori avec l’objectif de répondre aux besoins spirituels des délaissés et des pauvres.
En 2025, ce sera donc 1000 bénédictions en quelques heures. Vous avez bien lu. À l’heure où il n’y a plus grand monde à la messe en général, à Sainte-Anne-de-Beaupré, à une quarantaine de kilomètres de Québec, à la fin juillet, à la fête de la bonne sainte Anne, grand-mère de Jésus, il y a toujours foule. Moins qu’avant, paraît-il, mais tout de même, des centaines de personnes sont assises sur des chaises pliantes autour de la cathédrale, comme dans un festival.

Le père Morrissey a pris place dans un petit bureau situé à l’accueil. Les pèlerins font la file. Ils viennent de partout. De l’Asie, de l’Ouest canadien, des États-Unis, mais surtout d’Opitciwan ou de Wemotaci, Essipit, La Romaine (Unamen Shipu), Mashteuiatsh, Matimekush–Lac-John, Mingan, Nutashkuan, Pakuashipi, Pessamit, Uashat Mak Mani-Utenam, Kawawachikamach, Sheshatshiu, etc.
Bref, les pèlerins viennent des communautés autochtones du Québec, qui vouent un culte qui ne se dément pas à la grand-mère du Christ. Ils ont souvent fait de très longs voyages pour participer à ce pèlerinage. Par exemple, il faut compter 18 heures de voiture de Sheshatshiu, au Labrador, jusqu’à Sainte-Anne-de-Beaupré.

À l’arrière de la basilique, Michel Denis-Damée, un Atikamekw de 80 ans, prie. Il vient à Sainte-Anne-de-Beaupré en juillet depuis sa tendre enfance. Ça fait partie des traditions familiales. Pourquoi? Parce que ça fait du bien, me chuchote-t-il, comme si c’était un secret.
Alors que le père Morrissey multiplie les bénédictions et que des centaines de personnes prient à l’intérieur de la basilique construite en 1923 — mais où une première chapelle en l’honneur de sainte Anne a été érigée en 1658, pendant le régime français —, Daniel Awashish, un Atikamekw de la communauté d’Opitciwan, dans la région de La Tuque, surveille ses enfants et son neveu, qui s’ébrouent en riant dans les jets d’eau projetés autour de la statue de la sainte grand-mère.

Des enfants qui jouent dans une fontaine à proximité de l’église.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
De nombreux membres de la famille Awashish ont fait la route pour venir rendre hommage à sainte Anne. Daniel m’explique que ça fait plaisir à sa mère et à ses tantes. C’est notre grand-mère à nous autres. C’est kukum sainte Anne, dit l’aïeule sur sa petite chaise pliante à l’ombre de grands arbres.
En langue innue, kukum signifie grand-mère. Ces femmes occupent un rôle central dans les communautés autochtones. Elles exercent de l’influence. Elles transmettent les savoirs. Elles protègent… Cela explique l’affection accordée à sainte Anne par les Autochtones; comme une projection de l’affection et du respect traditionnel qu’on accorde aux grand-mères.
C’est évident qu’il y a moins de monde que quand j’étais jeune, me dit Daniel. Avant, il y avait deux autobus pleins qui venaient d’Opitciwan pour la neuvaine. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un autobus.
Emilio Denis-Damée Weizineau, 14 ans, est assis avec les vieilles dames de la famille Awashish. Il affirme que, quand il aura des enfants à son tour, il les emmènera, lui aussi, au pèlerinage à Sainte-Anne-de-Beaupré, comme c’est la tradition.
Un héritage qui remonte en fait à l’arrivée en territoire canadien des missionnaires catholiques, qui se seraient servis de cette figure maternelle pour évangéliser les premiers peuples.
Selon la croyance catholique, sainte Anne a le pouvoir de guérir des gens, de rendre des femmes fertiles, de rescaper des marins de la tempête.
D’ailleurs, comme l’expliquait le prêtre durant une célébration, ce sont des marins français, qui ont prié sainte Anne à la hauteur de la côte de Beaupré, qui sont à l’origine de l’établissement du sanctuaire. En échange de leur survie à un naufrage sur le Saint-Laurent, ils avaient promis à la sainte d’y fonder un sanctuaire à son nom.
Et, depuis la fin du 17e siècle, les Autochtones font le voyage à Beaupré.

Marie-Marthe Malek, qui supervise et anime le souper avec les aînés.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Marie-Marthe Malek, 67 ans, une Innue originaire de Nutashkuan, sur la Côte-Nord, est l’héritière de cette coutume. Ma foi est sans borne, me dit-elle en préparant ce qu’elle a baptisé le souper des nations.
La veille de la messe en innu-aimun, Marie-Marthe organise, depuis 15 ans, un véritable banquet pour régaler les aînés venus prier sainte Anne. Sainte Anne a sauvé mon bébé. Elle a fait un miracle quand je le lui ai demandé, explique cette femme dynamique. Je lui ai promis que, si elle m’aidait, je lui serais dévouée.
C’est comme cela qu’est né ce souper traditionnel. Marie-Marthe demande aux différentes communautés de contribuer avec les trésors de leurs régions. Outardes, palourdes, pétoncles, crabes, crevettes, homards, saumons, truites, et même du caribou. J’ai toujours eu le rêve que nous ne soyons qu’une nation, me dit Marie-Marthe. « Une nation autochtone? » que je lui demande. Non. Une nation d’humains.

Gérald Cyprien Lacroix a prononcé une prière lors du souper.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Au camping situé en face de la basilique, où dorment beaucoup de pèlerins autochtones, une grande tente est érigée. Les aînés sont bien assis. Les kukums se régalent. Les plus jeunes cuisinent et servent la nourriture.
Ian Lafrenière, ministre des Affaires autochtones du Québec, est là. Il fera la vaisselle jusqu’au dernier chaudron. L’archevêque de Québec est là aussi. Gérald Cyprien Lacroix prononce la prière. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen. Il est tout content, l’archevêque. C’est la première fois qu’il est invité au souper.
Après la prière, je demande au prélat comment il explique qu’après tout le mal, tous les sévices que les Autochtones du Canada ont subis aux mains de l’Église catholique, ces derniers n’aient pas complètement tourné le dos à l’institution. L’archevêque de Québec répond qu’à son avis, c’est la preuve que le bon est plus pesant que le mauvais. Que oui, il y a eu beaucoup de choses regrettables, mais aussi beaucoup de bonnes choses.

Moment de pur bonheur, homard inclus, pour Julie-Louise Malek.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Le sourire de Julie-Louise Malek, 38 ans, en dit long sur le petit miracle qui se produit au souper des nations, et qui n’a rien de strictement catholique. Loin du discours ecclésiastique, celui-ci exprime le bonheur tout simple de ces Autochtones de se réunir, d’être ensemble et de manger de ces nourritures terrestres qui rendent heureux par un beau soir d’été.
Sainte-Anne-de-Beaupré, c’est comme des vacances.
Émilie Dubreuil