Se dire Autochtone et « soigner »

Société de Communication Atikamekw Montagnais
Société de Communication Atikamekw Montagnais
Publié le 12 décembre 2019

L’un se fait appeler Mushum, c’est-à-dire grand-père en innu, et l’autre Aigle bleu. Enquête a été sur la trace de deux hommes qui commercialisent leur " savoir autochtone ".

Avec la collaboration de la Radio télévision suisse (RTS), nous avons aussi suivi Marcel Grondin en Europe, notamment en Suisse où il organise des ateliers sur la médecine autochtone, à 500 $ pour un week-end.

Dans une maison, en France, à l’abri des regards indiscrets, il offre également des consultations individuelles. Nous l’avons ainsi vu recevoir de trois à quatre patients chaque heure, de 10 h à 18 h, et poser un diagnostic en quelques minutes.

Tirer la langue, tendre le bras, toucher le dos; ces gestes suffisent pour déterminer que l’anxiété de notre collaboratrice est due à un déséquilibre hormonal. Il lui vend une pommade qui contient de la progestérone, une hormone qui n’a rien à voir avec la médecine autochtone traditionnelle. L’homme qui dit détenir un savoir ancestral transmis par son grand-père lui a aussi prescrit des gouttes qu’il a préparées.

Coûts : 70 $ pour la consultation et 140 $ pour les médicaments.

Nous avons montré Marcel Grondin à l’oeuvre à deux médecins suisse. Les deux s’indignent de voir un diagnostic être posé aussi rapidement. Le médecin cantonal Jacques-André Romand précise que la pommade à la progestérone est vendue illégalement. De son côté, la gynécologue Marie Isabelle Streuli s’inquiète des effets sur le cycle menstruel et la fertilité de la jeune femme qui s’enduirait de cette crème.

Les gouttes d’huile produites par Marcel Grondin, provenant de plantes macérées, posent problème, selon la Guilde des herboristes, car Marcel Grondin les fait ingérer, ce qui est dangereux. Interrogée au sujet de ces gouttes, l’aile professionnelle de la Guilde des herboristes précise qu’il y a des risques de botulisme. « Cette personne travaille dangereusement et discrédite le travail sérieux et sécuritaire que nous promouvons au Québec depuis des années à travers l'herboristerie », écrit-elle.

Mais d’où vient le savoir ancestral de Marcel Grondin?

Il prétend être innu de naissance de la communauté de Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean. Or, personne ne le connaît là-bas et le chef, Clifford Moar, nous assure qu’il n’est pas inscrit à la bande.

Il affirme avoir 74 ans, mais il a plutôt 59 ans. Nous avons trouvé sa date de naissance dans un document de cour. En 2009, il avait plaidé coupable à deux accusations de fraude pour un total de 14 000 $.

Marcel Grondin dit aussi être psychologue comportementaliste et posséder un diplôme de l’Université Harvard. Or, il n’est pas inscrit à l’Ordre des psychologues et une vérification auprès de cette université américaine indique qu’il ment sur ce diplôme.

Nous avons rencontré un de ses frères, à Québec, qui nous a amenés à travers le quartier de leur enfance, Saint-Sacrement. Jean-Marie Grondin nous a montré l’église où lui et Marcel ont été baptisés, leurs écoles primaire et secondaire notamment.

Jean-Marie Grondin affirme que ni ses grands-parents ni ses arrière-grands-parents ne sont innus. Lorsque nous l’avons questionné sur les études de son frère Marcel, Jean-Marie répond sans équivoque : « Il n’a jamais été au cégep, il n’a jamais été à l’université et non, il n’a jamais été à Harvard. Il n’a jamais été médecin, il n’a jamais été psychologue ».

Cette usurpation choque profondément des Innus. La vraie médecine autochtone ne se vend pas, affirme Jean-Yves Rousselot de Pessamit, sur la Côte-Nord. Demander de l’argent est sacrilège. « Ce n’est pas le moment de se servir de cette occasion-là pour faire des profits et de l’argent », ajoute Marco Bacon, lui aussi un Innu de Pessamit.

Lorsqu’il organise des stages pour des Européens au Québec, Marcel Grondin invite parfois Aigle bleu.

Luc Bourgault, qui se fait appeler Aigle bleu, produit des « parfums chamaniques » et enseigne la spiritualité autochtone. Celui qui dit être chaman a découvert ses origines autochtones lors d’un rêve.

Nous avons montré à des Innus traditionalistes des extraits vidéo d’Aigle bleu en train de chanter ou de mener des rituels. « Ce serait un bon comédien pour faire un film drôle sur les chamans! », s’est esclaffé Jean-Yves Rousselot.

Avec Marcel Grondin, Luc Bourgault organise un voyage à la rencontre de chamans en Mongolie.

Étonnamment, les deux vendent aussi leurs produits à Wendake, une communauté wendat près de Québec. Marcel Grondin y loue une maison et y gère une clinique multidisciplinaire.

Luc Bourgault n’a répondu à aucun de nos courriels et appels téléphoniques. Il était absent à la boutique où il tient son siège social, lorsque nous nous sommes rendus.

Quant à Marcel Grondin, nous l’avons intercepté à Paris, alors qu’il donnait un atelier sur la médecine autochtone. Il a avoué qu’il ne parlait pas l’innu, contrairement à ce qu’il prétend. « C’est ma langue maternelle, mais je ne l’ai pas apprise », a-t-il dit, tout continuant à affirmer être innu. Même s’il s’était engagé à nous accorder une entrevue à son retour au Canada et à nous fournir des preuves sur son âge et son prétendu diplôme de l’Université Harvard, il ne l’a pas fait. Il nous a plutôt envoyé une lettre d’avocat dans laquelle il « nie toutes les allégations » sans toutefois fournir plus d’explications.

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