MILTON ET PARC, UNE NOUVELLE GRILLE DE LA HONTE

Société de Communication Atikamekw Montagnais
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Publié le 27 juillet 2021

Installation controversée visant des autochtones en situation d'itinérance.

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PAR JEAN BOURBEAU19 JUILLET 20218 MIN

Angle Milton et Parc, au cœur du coquet ghetto McGill. Devant le stationnement de l’ancien bistro chic Chez Gauthier, abandonné depuis presque dix ans, une partie de l’itinérance inuite a fait de ce petit territoire ses quartiers. Parfois, d’autres personnes en situation d’itinérance, toutes origines confondues, se joignent au groupe. Ce matin, certains dorment au sol, d’autres picolent en bavardant en inuktitut. Deux policières ont maille à partir avec un homme. Certains sont méfiants, d’autres plus accueillants. Je ne veux pas brusquer ni imposer ma présence. On se salue, présente nos tatouages respectifs, forme universelle d’introduction entre inconnus. Je peux m’asseoir.

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Cet espace condamné au centre de la métropole est devenu au fil des années le lieu névralgique pour plusieurs personnes en situation d’itinérance, principalement des communautés autochtones. Depuis hier, un nouvel obstacle a cependant bousculé une adresse déjà fragilisée par les conflits. L’interstice entre la première clôture et le trottoir, qui offrait quelques mètres de repos avec des blocs de béton où s’asseoir, est aujourd’hui barricadé par une seconde clôture. Installée paradoxalement en pleine journée internationale Nelson Mandela, célébration de la justice sociale et de la liberté, cette deuxième grille a pour résultat de gruger la dernière pièce de leur résidence sous les étoiles. Ils sont une fois de plus repoussés et désormais obligés de se rassembler à même le trottoir.

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À travers les cyclistes synthétiques qui foncent vers la montagne et les travailleurs du centre-ville, Johnny roule un joint. Bobby John quémande tranquillement aux automobilistes arrêtés au feu rouge. On m’offre une cigarette. Lieu tragique, c’est ici que Kitty Kakkinerk a été heurtée par une voiture l’année dernière. Que Raphaël « Napa » André a trouvé la mort l’hiver dernier, réfugié dans une toilette chimique aujourd’hui retirée. Au coin nord-est, l’entrée du café fermé permettait de se protéger des rayons du soleil ou de la pluie battante. Cette aire de repos improvisée fut récemment emmurée avec du contre-plaqué.

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Ils sont originaires de Salluit, de Puvirnituq, d’Inukjuak, de Kuujjuaq, d’Iqaluit, de Kangiqsujuaq, « là où le nickel est abondant », me lance Charlotte. Quand une hospitalisation est nécessaire, ils s’envolent du Nord vers Ottawa ou Montréal. Charlotte a eu son congé de l’hôpital, elle y était à cause d’un règlement de compte qui a mal tourné. Des ecchymoses couvrent son visage. D’autres ont connu des périodes d’incarcération, vivent avec des problèmes de santé mentale ou de toxicomanie qui les gardent en marge. Plusieurs fréquentent le coin depuis des années.

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Un barista termine son quart de nuit au café 24h situé en face. Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de la situation, il répond sur un ton empathique qu’il croit que les membres de ce petit groupe semblent avoir perdu leurs repères, qu’ils ont sombré sous le regard aveugle d’un gouvernement pourtant responsable de ce qu’il leur arrive et que ces même dirigeants vivent dans l’impunité. Selon l’employé, qui demande l’anonymat, les relations avec le voisinage sont tendues, la communauté est de plus en plus stigmatisée, le trottoir du côté est de moins en moins fréquenté par les passants.

« On s’est fait dire de venir ici, et maintenant nous n’avons plus de chez-nous, cette petite bordure d’asphalte était devenue notre maison. C’est la honte. La ville devrait avoir honte! », s’insurge Annissee, en anglais. « Nous sommes une quarantaine d’Inuits qui gravitent autour de l’artère, de Sherbrooke à Milton. Si nous n’avons plus de lieu de rencontre, nous serons dispersés et le danger sera bien plus grand. C’est très effrayant d’être seule dans la rue. »

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«ON S’EST FAIT DIRE DE VENIR ICI, ET MAINTENANT NOUS N’AVONS PLUS DE CHEZ-NOUS, CETTE PETITE BORDURE D’ASPHALTE ÉTAIT DEVENUE NOTRE MAISON. C’EST LA HONTE. LA VILLE DEVRAIT AVOIR HONTE!»

« On prend soin les uns des autres, nous sommes une grande famille. Nous nous faisons lancer des roches, battre ou voler lorsque nous sommes seuls. En groupe, nous sommes plus en sécurité. », m’explique la femme native d’Iqaluit. Un automobiliste s’arrête et lance deux pleins paquets de cigarettes. Il est généreusement remercié.

« Pour notre culture, le plus important est la famille et le partage. Lorsqu’il y a de la viande du Nord ou du poisson disponible au refuge – phoque, omble, caribou, lagopède – nous partageons tous équitablement. Quelqu’un qui ne veut pas partager sa viande, ça me coupe l’appétit. Enfants, nous pouvions être dix à gruger un petit morceau de narval. Cette valeur est notre fierté. Tout goûte meilleur avec le sens du partage. Et la ville veut nous briser, nous disperser. La communauté est fragile. Ce coin de rue, il représente le partage, la solidarité. Nous le gardons propre, l’entretenons, souhaitons une cohabitation harmonieuse, mais hier nous avons manifesté notre mécontentement en lançant des déchets de l’autre côté du grillage», explique Miali, assise les jambes croisées sur le trottoir.

«NOUS NOUS FAISONS LANCER DES ROCHES, BATTRE OU VOLER LORSQUE NOUS SOMMES SEULS. EN GROUPE, NOUS SOMMES PLUS EN SÉCURITÉ.»

« Nous avons connu tellement de morts, de souffrance, nous n’avons pas d’autres lieux où nous retrouver. Nous ne comptons pas quitter le coin », intervient Tuuniryulik, figure reconnue de la communauté, en me présentant son cousin, Mala. « Je fais de la sculpture avec de la pierre à savon, juste là au refuge », me dit-il, interrompu par le boucan de la construction qui perdure depuis des mois sur Milton. « Ils font du bruit, mais ils sont vraiment gentils avec nous. Ils connaissent nos noms et nous respectent ».

John Tessier, coordinateur au refuge Porte Ouverte, situé quelques mètres plus au nord sur l’avenue, photographie avec son cellulaire la nouvelle installation, visiblement indigné: « Cette deuxième clôture amplifie le danger pourtant déjà très présent. C’est préoccupant. La première grille bleue, elle date et elle vient du privé, du propriétaire du stationnement, mais cette nouvelle mesure semble être une idée de la ville. C’est la pire façon de faire pour aider la situation ».

Du côté de l’arrondissement, on nous répond toutefois par courriel que « le terrain au coin de la rue Milton et de l’avenue du Parc est une propriété privée. Ce n’est pas la Ville de Montréal qui a procédé à l’installation de cette clôture et le propriétaire du terrain n’a pas informé la Ville de son intention d’installer une nouvelle clôture. La Ville de Montréal, l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, les partenaires communautaires et le réseau de la santé travaillent actuellement à proposer à ces personnes en situation d’itinérance une solution qui tient compte de leurs besoins et des enjeux de sécurité ».

Les affiches installées hier soir pour exprimer leur révolte, qui arboraient des slogans tels: Indigenous Lives Matter, Forever Inuit street et Take the fence off ont été mystérieusement retirées en matinée. Un dessin est accroché lors de ma visite pour embellir le mur de métal. J’interroge Annissee. Que demanderait-elle à la mairesse si elle en avait l’opportunité? « Plus de lieux pour dormir, plus de sécurité, mais surtout être considérés comme des citoyens au même titre que tout le monde. Nous sommes traités différemment à cause de nos traits. Dans la rue par la police, mais aussi par les ambulanciers, les médecins. Pas tous, mais plusieurs. On se fait mettre dehors des hôpitaux, les forces de l’ordre vident nos bières », me répond la femme, en partageant sa cigarette avec Mala.

Miali m’explique la signification de son tatouage traditionnel, le skin-stiched ancestral qu’elle arbore au visage, considéré comme un art divin. Célébration de son héritage, elle me confie qu’elle en a parfois honte. Il est pourtant magnifique. Dur destin que celui des Inuits déracinés. À une époque éclaboussée par le drame des pensionnats, la seconde grille, aussi concrète que symbolique, ne fait qu’élargir l’océan qui nous sépare et entache tout processus de réconciliation souhaité. Une affiche au sol résume avec désolation l’envergure du clivage : July18/2021, Who cares.

J’ignore de ce qu’il adviendra de la deuxième grille, ou du gite de mes hôtes. Au moment de se quitter, on me lance des « Ullukkut » inspirés. Bonne journée.

SOURCE: URBANIA

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